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Les pièces de Juin : Le Kirlik et l’Élek

Nos prêteurs, Catherine Legrand et Dominique Niorthe, vous emmènent au Turkménistan à la découverte de ces textiles qui protègent les enfants. 
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Le Kirlik (bavoir turkmène)Asie centrale, Turkménistan – 20e siècleToile de jeans, fils de coton, de soie – Couture, broderie (points de boutonnière)
Collection Dominique Niorthe, FranceCe bavoir était porté sur l’élek, la chasuble des jeunes enfants. Sa fonction principale est de renforcer leur protection contre le mauvais œil. Sa structure et son décor déclinent la figure du triangle, forme de prédilection des amulettes (doga). Les cornes de bélier brodées et les franges complètent l’arsenal de protection du petit enfant, particulièrement vulnérable. À noter les frises de petits soleils brodés sur les galons appliqués, évoquant l’ancien culte solaire.
© Gérimont P.


L’Élek (chasuble d’enfant turkmène)Asie centrale, Turkménistan, Ouzbékistan – 2e moitié 20e siècleCoton (toile, jersey, velours), métal émaillé, perles -Couture
Collection Catherine Legrand, France 

Des chasubles, sans couture de côté, sont portées au-dessus d’un pantalon par les fillettes comme les garçons dès qu’ils peuvent marcher et jusqu’à l’âge de quatre ou cinq ans. Elles sont confectionnées par la maman à partir de chutes de tissu récupérées sur des vêtements usagés. « Les vêtements de patchwork n’étaient pas simplement une façon économique de recycler des morceaux de tissu : on croyait que la multiplicité de ces petites pièces troublait les forces mauvaises et les dispersait.» (Meller 2013 : 115).  

Sur cette pièce, on remarque l’abondance de décorations tant sur le devant que sur le dos. Sur le corsage sont cousus des bijoux d’argent émaillé auxquels sont accrochés de petites breloques et des éléments mobiles et sonores. Des éléments de passementerie en forme de floches terminées par des pompons et rehaussées de perles couvrent littéralement la partie jupe. Une rangée de franges surmontée d’une enfilade de piécettes en métal à décor estampé souligne la couture réunissant le haut et le bas du vêtement.  

Ces décorations ont également une fonction talismanique. Par leur aspect métallique brillant et sonore, elles contribuent à éloigner le mauvais œil. Par leurs mouvements, les franges et les pompons jouent aussi un rôle d’éloignement des esprits mauvais. « Les esprits étaient censés accéder à l’intérieur de la personne à travers les ouvertures de leurs vêtements, de sorte que ces passementeries étaient cousues sur les liserés et sur les bordures comme autant de dispositifs apotropaïques. » (Meller 2013 : 105). 

Cette robe est confectionnée de manière relativement soignée. Elle est doublée et l’encolure et les côtés sont bordés d’un biais de finition. Par contre, ce qui est frappant, c’est l’absence d’ourlet au bas du vêtement. Cette absence de finition n’est pas due à une négligence. Son caractère récurrent sur les éleks indique une fonction symbolique : une couture inachevée est censée donner à l’enfant la possibilité de grandir. Elle fonctionne comme une ouverture vers le monde extérieur alors qu’un ourlet symbolise une entrave. La non finition de la robe est comme une garantie, la possibilité d’une vie longue et d’une bonne santé, dans un contexte d’importante mortalité infantile. L’absence d’ourlet peut aussi constituer une imperfection volontaire afin de ne pas attirer les regards envieux sur un ouvrage trop attirant.  

De par sa composition en patchwork, son absence d’ourlet et ses nombreux talismans, l’élek est en soi un vêtement magique. 

© Legrand C. & Gérimont P. 


Retrouvez ces deux pièces dans notre exposition temporaire ENTRELACS. Textiles rituels jusqu’au 24 septembre 2023.